La puissance de la mère

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La puissance de la mère

21-AHV155 HD


La puissance de la mère, son désir, son emprise, quel pouvoir?


Isabelle GUILLAMET


Que peut dire la psychanalyse du pouvoir des femmes ou des femmes de pouvoir ? J’ai souhaité conjuguer cette question au maternel afin d’examiner le pouvoir des mères du point de vue de l’inconscient et plus spécifiquement le pouvoir des mères sur les filles. Ainsi ma proposition va concerner le lien à la mère et les conséquences cliniques de son pouvoir sur la fille.

Pour traiter cette question, je propose de partir d’une vignette clinique extraite de ma thèse de recherche en psychanalyse et psychopathologie[1] sur la grossesse du point de vue de l’inconscient.

Vanina

Vanina est une jeune femme que je rencontre en service gynécologique alors qu’elle est hospitalisée à 12 semaines de grossesse pour douleurs pelviennes et menace d’accouchement prématuré. Elle inquiète les équipes puisqu’elle dit avoir des « visions » depuis qu’elle est enceinte alors qu’elle n’avait jusque-là présenté aucun « signe » de psychose.

Elle raconte l’épisode qui inaugure les multiples hallucinations qu’elle aura durant cette grossesse : un homme noir lui était apparu et de cet homme provenait une voix lui ordonnant de se rendre sur le périphérique si elle voulait  sauver son bébé. Elle avait « obéi » à cette voix et risqué sa vie en se rendant sur les lieux. Elle fut rapidement repérée par la gendarmerie et a ainsi évité l’accident mortel.

Elle associe l’homme noir de cette hallucination au père présumé de l’enfant. Un ami africain avec lequel elle aurait eu une relation sexuelle peu avant d’être enceinte. En fait Vanina se souvient mal, cela avait eu lieu lors d’une soirée où elle avait trop bu. Elle se rappelle avoir passé du temps ce soir-là avec cet homme mais la scène reste floue. A son réveil elle avait constaté qu’elle ne portait plus tous ses vêtements et en avait déduit qu’ils avaient eu une relation sexuelle. A vrai dire elle n’avait qu’un souvenir confus de cette soirée et rien n’était bien sûr. Au fil de cet entretien, alors qu’elle s’entendait reprendre le déroulement des faits, elle en vint à douter fermement d’avoir couché avec lui. C’est alors qu’elle formule tout haut ce que ce doute impliquait : « Finalement ce n’est pas sûr que ce soit lui le père de mon bébé ».

Elle fréquentait à la même époque un autre homme, « un français, un blanc » me précise t-elle. Lequel des deux hommes est le père de l’enfant qu’elle porte ? Elle dit : « Je le saurai à la naissance en fonction de la couleur du bébé ».

Après cet entretien-là Vanina a d’autres « visions ». « Ça a recommencé  mais cette fois ce n’est pas pareil », « cette fois, c’est un homme grand et tout blanc… c’est un homme flou, je ne vois pas son visage, il me regarde… ça fait très peur, etc. »

Les épisodes se répètent au fil de cette grossesse. Elle raconte : « Il arrive parfois que les hommes soient plusieurs. L’autre nuit ils étaient plein, des tout noir et des tout blanc cette fois. Ils parlaient entre eux, j’entendais que les chuchotements mais pas ce qu’ils disaient ».

Au fil des entretiens, Vanina me raconte son adolescence difficile, le divorce de ses parents, la cohabitation infernale avec sa mère. Durant cette période adolescente Vanina tente de se suicider. Une première fois en avalant de l’eau de javel, une seconde en ingérant plusieurs médicaments. Elle parle peu de cette période qu’elle souhaite « oublier ». « Maintenant je vais être une mère, il ne faut pas que je pense à tout ça ».

En fin de grossesse, elle exprime son impatience d’avoir son fils. Elle dit : « Je sais que quand il sera là tout ira mieux, il n’y aura plus tous ces problèmes, je sais qu’il me protégera ».

L’accouchement se déroule bien d’après Vanina. Le géniteur était le deuxième compagnon, l’homme blanc. Durant les quelques mois où nous restons en contact, elle me dit ne plus avoir d’hallucinations. Elle s’explique cette « amélioration » : « Ça va mieux, maintenant je sais que je ne serai plus jamais seule, c’est comme s’il [l’enfant] me protégeait (…) ».

Cette vignette clinique met selon moi en exergue la question des destins cliniques du pouvoir de la mère inconsciente sur la fille/sur la femme (ici sur Vanina en l’occurrence) et je vais essayer de le développer progressivement.

« Les visions ont commencé depuis que je suis enceinte »

« Aller sur le périphérique pour sauver l’enfant », voilà l’injonction qui inaugure les épisodes hallucinatoires que Vanina associe à sa grossesse puisqu’elle dit « ça a commencé depuis que je suis enceinte ».

A la question de la conjoncture de déclenchement de cette psychose qui n’est pas le point central que je souhaite développer ici[2], je reprendrais rapidement l’idée selon laquelle c’est bien la grossesse de Vanina qui déclenche sa psychose, une psychose sans doute jusque-là compensée. En effet, ce serait le fait d’être confrontée à la question de la procréation dont Lacan spécifie qu’elle n’a pas d’équivalent symbolique qui la précipiterait dans cette solution hallucinatoire : « Le fait qu’un être sorte d’un être, rien ne l’explique dans le symbolique. »[3] « Rien n’explique la création. »[4] « Rien n’explique non plus qu’il faille que des êtres meurent pour que d’autres naissent. »[5]

À propos de Schreber, Lacan indique que la fonction d’être père n’est pas pensable sans la catégorie du signifiant dans le symbolique. « Être père » est une notion dont Lacan précise en 1956 qu’il faut qu’elle ait été portée à l’état de « signifiant premier et que ce signifiant ait sa consistance et son statut. »[6]

Ainsi, la naissance, donner naissance, comme la mort, n’auraient pas de correspondant symbolique dans l’inconscient et n’existeraient pour le sujet qu’en passant par la question du père. En effet, chez l’homme comme chez la femme, la procréation échappe à la trame symbolique, elle est dans l’ordre symbolique « couverte par l’ordre instauré de cette succession entre les êtres. »[7]

Lacan formule « […] la question de savoir ce qui lie deux êtres dans l’apparition de la vie ne se pose pour le sujet qu’à partir du moment où il est dans le symbolique, réalisé comme homme ou comme femme, mais pour autant qu’un accident l’empêche d’y accéder. »[8]

La procréation pose donc immanquablement la question de la reconnaissance des sexes pour le sujet. Chez l’homme comme chez la femme, l’énigmatique question de la naissance, de la mort et de la procréation, dont Lacan indique qu’elles n’ont justement pas de solution dans le signifiant[9] renvoient nécessairement le sujet à la question de sa position dans la reconnaissance de l’Autre symbolique par rapport à son sexe.

Concernant Vanina, ce serait donc cette rencontre avec la question du père « qu’est-ce qu’un père ? »[10] et le défaut du Nom-du-Père qu’elle trouve à cette place-là qui la précipiterait vers cette solution hallucinatoire, tentative pour elle de trouver d’autres points d’accrochages pour tenter de stabiliser son monde.[11]

On s’aperçoit d’ailleurs que la première vision et la voix qu’elle entend mettent en scène la silhouette de celui qu’elle présume comme géniteur de l’enfant qu’elle attend : l’homme noir. Après l’entretien à l’issu duquel elle se rend compte en reconstituant les choses que finalement « rien n’est sûr », l’homme blanc entre sur la scène des hallucinations comme répondant à la possibilité que le copain blanc soit le père. C’est quand elle dit « cette fois c’est pas pareil, c’est un homme blanc… », « il y a des hommes blancs et des hommes noirs, ils chuchotent entre eux, etc. »

En bref, à mesure qu’elle revient sur ce qui avait fait énigme pour elle (la relation sexuelle qui avait lieu ou pas), dès lors qu’elle aperçoit que rien n’est sûr en ce qui concerne le géniteur du bébé, on voit l’homme des hallucinations « changer de couleur ».

L’image du géniteur « glisse » de l’homme de la relation sexuelle qui demeure énigmatique pour elle, vers la représentation d’un père qui marquerait de sa couleur l’enfant à naître.

J’ai distingué les hallucinations où elle voit des hommes en noir et blanc de sa première hallucination qui apparaît sous la forme de cette voix qui l’exhorte à aller sur le périphérique, autrement dit cette voix surmoïque qui la pousse à aller se tuer.

Du Surmoi maternel à l’appel au père

Les voi(e)x mortelles de l’Autre maternel

Cette notion de voix surmoïque me permet d’arriver à la question du pouvoir de la mère. Rappelons brièvement que le surmoi lacanien n’est pas issu de la figure paternelle comme chez Freud. Lacan représente volontiers le surmoi sous la figure d’un Autre maternel. Dès 1938, il se démarque de la tendance à figurer la mère comme douce et bienveillante. Il dresse plutôt un portrait inquiétant et obscur de la mère comme un autre mortifère dont le désir est vorace et dont le petit sujet doit s’extraire.

C’est un Autre qui va aussi s’avérer terrifiant par sa puissance dans La relation d’objet[12]. Lacan y décrit la toute dépendance du petit sujet à cette mère qui peut très bien répondre comme ne pas répondre à ses besoins.

« Lorsqu’elle ne répond plus, lorsqu’elle ne répond plus qu’à son gré, dit Lacan, elle devient réelle »[13], elle est une puissance. Lacan utilisera aussi la figure de la mère comme ce grand crocodile dans la bouche duquel nous sommes — « C’est ça, la mère – dit Lacan – et on ne sait pas ce qui peut lui prendre tout d’un coup, de refermer son clapet. »[14]

Il mettra surtout en évidence au fil de son enseignement ce qu’il désigne comme étant le désir de la mère, un désir vorace, celui de réintégrer son produit dit Lacan et où l’enfant est un fétiche pour la mère.

Il convient à chaque fois de répéter qu’il ne s’agit pas de confondre cet Autre maternelle avec la mère elle-même, la personne, la maman, mais plutôt de faire apparaître la figure inconsciente de la mère. Soulignons néanmoins que Vanina ne cesse d’évoquer son besoin de vivre loin de sa mère tout en exigeant la continuelle présence de celle-ci. Je suis témoin à plusieurs reprises de la relation particulière entre les deux femmes. Des scènes explosives ont lieu régulièrement, leurs conflits témoignant toujours d’un lien pétri d’ambivalence. Quel est ce lien ? Cette question du lien mère/fille m’amène maintenant à Freud.

Le lien préœdipien à la mère et le ravage

En 1915, dans Communication d’un cas de paranoïa contredisant la théorie psychanalytique[15], Freud met en évidence la puissance du lien d’amour entre la fille et la mère, capable, dans ce cas de détourner la fille de son amour pour l’homme par un type de défense paranoïaque.

En 1920, dans Psychogenèse d’un cas d’homosexualité féminine[16], Freud fait allusion « à une dimension surgissant à l’arrière-plan du destin féminin »[17], celle d’une relation primordiale ambivalente à la mère dévoilant, en deçà de la fixation œdipienne au père, une fixation antérieure à l’objet maternel.

En 1925, avec Quelques conséquences psychiques de la différence anatomique entre les sexes[18]  puis en 1931[19] et 1933[20] dans ses textes consacrés à la sexualité féminine, Freud fait la découverte proprement dite d’une « préhistoire de la relation œdipienne chez la petite fille »[21] selon l’expression de Freud, à savoir l’attachement préœdipien à la mère.[22]

Freud note durant cette période préœdipienne « l’activité sexuelle si étonnante de la fille en relation avec sa mère. »[23] Il décrit le caractère « particulièrement riche et varié »[24] de ce lien mère-fille, « l’amour infantile [y] est sans mesure ; il réclame l’exclusivité et ne se contente pas de fragments ».[25]

Il conclut que ce lien à la mère explique bon nombre de phénomènes de la vie sexuelle féminine. Il s’avère même impossible d’après Freud de comprendre la femme si l’on néglige la phase de fixation préœdipienne à la mère[26] qui constitue un lien exclusif « intense et passionné »[27] dont il reconnaît avoir jusque-là fortement sous-estimé l’importance et la durée.

La sexualité féminine se trouve dès lors à penser avec le lien préœdipien à la mère, un lien intense, sans mesure, passionné, un lien puissant qui persiste longtemps et laisse, dit Freud « tant d’occasions à des fixations et à des dispositions. »[28]

Une fois avoir indiqué toute l’intensité de ce lien à la mère, Freud dit aussi que « la femme n’atteint la situation d’œdipe normale »[29] qu’après avoir surmonté cette période d’attachement à la mère, autrement dit après qu’elle se sera détournée de la mère pour se tourner vers le père.

Comment va-t-elle surmonter, s’extraire et se détourner de ce lien si puissant ?

Après avoir insisté sur le caractère exclusif, intense et démesuré de ce lien, Freud explique que : « L’amour puissant ne manque jamais de s’accompagner d’une forte tendance agressive »[30]. Ce serait justement par cette haine, une haine elle aussi démesurée, que la fille s’expulse de ce lien et qu’elle rejette la mère. Voilà comment la fille s’extrait de ce lien à la mère : par la haine et le rejet de la mère.

Quelle haine ? Devant tous les motifs de haine qui constituent la longue liste des griefs contre la mère, bien au-delà du reproche du manque d’amour, du sevrage et des frustrations orales, le motif le plus important réside dans le fait que la fille « rend sa mère responsable de son manque de pénis ». Elle la fait naître femme et « ne lui pardonne pas ce désavantage »[31] dit Freud.

En outre, le désir avec lequel la fille se tourne vers son père serait initialement le désir du pénis dont la mère l’a frustrée et qu’elle attend maintenant de son père[32] : « Sous l’influence de l’envie du pénis la petite fille est expulsée de la liaison à sa mère et elle se hâte d’entrer dans la situation œdipienne comme dans un port. »[33]

On l’aura compris, le lien mère/fille et un lien puissant, si puissant que la fille devra « se trouver détournée par force de la mère (…) »[34] dit Freud. C’est un éloignement qui se fait sous le signe de l’hostilité, par la haine, une haine très frappante qui peut persister toute la vie et par le rejet de la mère.

Mais cette haine et ce rejet de la mère ne confèrent-ils pas d’autant plus de pouvoir et de puissance à cet Autre maternel ? Sans doute, car cette haine rend cet Autre d’autant plus nocif pour la fille qui devient ainsi une proie pour cette figure surmoïque maternelle. Voilà selon moi où situer le pouvoir de la mère inconsciente.

Markos Zafiropoulos[35] va jusqu’à radicaliser cette haine et ce rejet de la mère pour en faire une forclusion laissant ainsi « en plan », dit-il, « dans le registre imaginaire et réel cette figure maternelle » qui par là, « ne cesse de revenir sous la modalité de ce qui n’est donc pas symbolisé »[36]. J’ajoute ici : par des voix par exemple, des voix hallucinées qui font retour dans le réel, des voix du ravage.

Cette thèse me paraît très éclairante pour la clinique des filles. Pour le cas de Vanina, je ferais volontiers ce rapprochement entre le rejet de la mère que doit opérer la fille pour s’en détourner et le rejet opérant dans le phénomène hallucinatoire.

En effet, Lacan indique que dans l’hallucination, « tout ce qui est refusé dans l’ordre symbolique, au centre de la Verwerfung, (de la forclusion) reparaît dans le réel. »[37] Il a l’idée que dans l’hallucination, le sujet a affaire à ce qui n’advient pas au symbolique ce qui est donc rejeté du symbolique fait retour dans le réel sous les aspects de ces voix hallucinées qui vocifèrent, exhortent le sujet à une jouissance.

Ceci nous ramène aux hallucinations de Vanina et à cette sorte d’affinité entre la figure surmoïque maternelle dans sa version lacanienne et les voix hallucinées.

Ici je reprendrai cette thèse de la forclusion de la mère qui se déduit de ce rejet haineux que la fille doit effectuer pour s’extraire du lien préœdipien à la mère.

Dès lors, « stagnant dans ce réel »[38], la mère reviendrait, entre autres formes, sous la modalité de cette voix qui convoque le sujet à ce point et qui le pousse à incarner cet être phallique de la jouissance maternelle. En bref, la mère constituerait ce pousse à la jouissance pour la fille.

Les visions comme tentatives de capitonnage 

Si la première hallucination correspond à cette sorte de vocalise maternelle stagnant dans le réel et qui menace toujours de faire retour chez la fille, une voix du ravage maternelle non épinglée à la métaphore paternelle, en revanche, j’ai considéré la suite des hallucinations de Vanina comme tentative de capitonnage visant à faire exister le père au titre de métaphore.

En effet, la première vision et la voix qu’elle entend mettent en scène la silhouette de celui qu’elle présume comme géniteur de l’enfant qu’elle attend : l’homme noir. Après l’entretien à l’issue duquel elle se rend compte que « rien n’est sûr », l’homme blanc entre sur la scène des hallucinations comme répondant à la possibilité que le copain blanc soit le père. Ce doute convoque le dialogue interne de Vanina sur la scène hallucinatoire : « Cette fois c’est pas pareil, c’est un homme blanc(…) », « Il y a des hommes blancs et des hommes noirs, ils chuchotent entre eux, je n’entends pas ce qu’ils disent. »

Ainsi, la manière dont la parole de Vanina est prise dans le réseau des couples et des oppositions symboliques noir/blanc et les modifications qui émergent du contenu des visions constitueraient les indices du questionnement interne sur « qu’est-ce qu’un père ? » et les tentatives pour elle de fairedu père dans ce monde qui compte désormais un enfant.

Autrement dit, cette prolifération d’images (en noir et blanc) constituerait les indices de ses tentatives d’accrocher, de boucler dans cette nouvelle configuration (la grossesse) l’élément qui permettrait de sauver l’enfant dans le registre phallique.

En bref, après la voi(e)x mortelle de l’Autre maternel comme pousse à la jouissance qui l’exhorte à aller mourir, (première hallucination) émergerait rétroactivement cette nouvelle signification, celle de sauver ce bébé en allant sur le périphérique (puisque je rappelle qu’elle dit qu’elle doit aller sur le périphérique pour sauver son bébé). Ainsi, les hallucinations semblent indiquer la voie qui pourrait sauver ce monde qui menace de s’effondrer pour elle : il s’agirait en l’occurrence de sauver l’avoir phallique (son bébé) par la voie (métaphorique) du père -iphérique.

Pour Vanina, concernant la puissance, le pouvoir de la mère et ses destins, je fais l’hypothèse que cette voix qui inaugure ces hallucinations est une voix du ravage maternel. Il est là selon moi l’effet clinique de la puissance de la mère : une voix qui convoque à incarner cet être phallique dans une pente morbide à aller mourir.

Je pense que c’est cette même figure de l’Autre maternel comme pousse à la jouissance chez la fille, qui avait conduit Vanina adolescente à ses deux tentatives de suicide dont je rappelle le caractère éminemment oral : une première tentative en avalant de l’eau de javel et une seconde, des médicaments, ces formes cliniques que Lacan évoque en 1938 dans Les complexes familiaux[39]. Dans ce texte, Lacan décrit une imago maternelle qui doit être sublimé sans quoi « l’imago, salutaire à l’origine, devient facteur de mort. »[40] Du fait de sa prématurité, le petit d’homme est entièrement dépendant de l’Autre nourricier qu’est la mère.

C’est pourquoi, face au sevrage, dans une sorte de nostalgie morbide maternelle, le sujet chercherait à retrouver l’imago de la mère. Lacan compare  cette pente au retour au sein de la mère à une tendance psychique à la mort (à se laisser mourir dans la mère) qui s’effectue, selon lui, sous la forme originelle que lui donne le sevrage et qui se révèle dans les suicides « non violents », les grèves de la faim de l’anorexie mentale, les empoisonnements lents de certaines toxicomanies par la bouche, et les régimes de famine des névroses gastriques.

En conclusion

J’ai voulu mettre au cœur de la réflexion la puissance du lien préœdipien à la mère dont la fille a sans cesse affaire. Un lien puissant et insistant.

On aperçoit combien la fille, dans sa constitution subjective, dans son trajet est bien celle qui va devoir déployer une énergie folle pour s’extraire, s’expulser de cet Autre maternel, un Autre d’autant plus puissant qu’il a fait l’objet d’un rejet et si on va jusqu’à appréhender le lien à la mère du côté du rejet radical voire de la forclusion de la mère, on comprend mieux me semble-il ce qui donne à la mère son statut de figure persécutrice (dans la paranoïa féminine notamment) et de pousse à jouir chez la fille.

Ainsi, le lien préœdipien à la mère tel qu’il est mis en évidence par Freud, va assez bien avec cette instance psychique surmoïque représentée par l’Autre maternel mortifère de Lacan si l’on tient compte de cette dimension du rejet par la haine et du statut particulièrement puissant et nocif qu’il confère à la mère pour une femme.

[1] I. GUILLAMET, « Psychopathologie psychanalytique de la périnatalité. Envers inconscient et destins cliniques du devenir mère », février 2013, Thèse de Doctorat en Psychanalyse et psychopathologie – Paris 7 – CRPMS, sous la direction de M. ZAFIROPOULOS. Il s’agit d’une recherche sur la femme enceinte, dont la démarche consiste à partir des symptômes périnataux afin d’en extraire, à partir de leur logique de production et leurs destins cliniques, un certain « savoir » sur la grossesse du point de vue de l’inconscient.

[2] Cette question fait l’objet, dans ma thèse, d’un chapitre consacré au rôle de la grossesse dans les psychoses.

[3] J. LACAN, Le Séminaire, livre IV, La relation d’objet(1956-1957), Paris, Éditions du Seuil, 1994, p. 202.

[4] Ibid., p. 202.

[5] Ibid., p. 202.

[6] Ibid., p. 329.

[7] Ibid., p. 202.

[8] Ibid., p. 202.

[9] J. LACAN, Le Séminaire, livre III, Les psychoses (1955-1956), Paris, Éditions du Seuil, 1981, p. 215.

[10] On comprend dès lors que pour un sujet dont le Nom-du-père est forclos, si ce n’est de le contraindre à trouver d’autres points d’accrochage, une grossesse peut le précipiter dans une décompensation. C’est pourquoi, je soutiens que le moment de la grossesse et du devenir mère constitue l’un des moments propices aux décompensations de psychoses préexistantes et jusque-là compensées.

[11] Dans « D’une question préliminaire à tout traitement possible dans la psychose », Lacan se rapporte au cas Schreber et à l’absence de l’opération symbolique de métaphore paternelle qu’il note Po dans le schéma I. Lacan illustre dans ce schéma l’absence de signification phallique qui aurait permis un ancrage de la chaîne signifiante et ses conséquences sur le registre imaginaire. Il y décrit notamment le bouleversement du sujet sous les aspects du crépuscule du monde qui précède la perplexité qui inaugure le déchaînement du signifiant et la délocalisation de la jouissance. Autrement dit, là où « est appelé le Nom-du-Père, peut donc répondre dans l’Autre un pur et simple trou, lequel par la carence de l’effet métaphorique provoquera un trou correspondant à la place de la signification phallique ». Ainsi, depuis l’Autre, surgit l’appel d’un signifiant qui ne peut être reçu par le sujet faute d’avoir été symbolisé. C’est donc le défaut du Nom-du-Père à cette place-là et le trou qu’il ouvre dans le signifié qui amorce la « cascade des remaniements du signifiant » d’où procède le désastre de l’imaginaire, « jusqu’à ce que le niveau soit atteint où signifiant et signifié se stabilisent dans la métaphore délirante. » Voir : J. LACAN, Écrits I, Paris, Éditions du Seuil, coll. Points Essais, 1999, p. 49.

[12] J. LACAN, Le Séminaire, livre IV, La relation d’objet (1956-1957), Paris, Éditions du Seuil, 1994.

[13] Ibid., p. 68-69.

[14] J. LACAN, Le Séminaire, livre XVII, L’envers de la psychanalyse (1969-1970), Paris, Éditions du Seuil, 1991, séance du 11 mars 1970.

[15] S. FREUD, « Communication d’un cas de paranoïa contredisant la théorie psychanalytique (1915) », Névrose, psychose et perversion, Paris, PUF, 2005.

[16] S. FREUD, « Sur la psychogenèse d’un cas d’homosexualité féminine, (1920) », Névrose, psychose et perversion, Paris, PUF, 1978.

[17] Ibid., p. 123.

[18] S. FREUD, « Quelques conséquences psychiques de la différence anatomique entre les sexes (1925) », La vie Sexuelle, Paris, PUF, 2005.

[19] S. FREUD, « Sur la sexualité féminine (1931) », La vie sexuelle, Paris, PUF, 2005.

[20] S. FREUD, « La féminité (1933) », Nouvelles conférences d’introduction à la psychanalyse, Paris, Gallimard, Folio essais, 1984.

[21] Ibid., p. 126.

[22] « La pénétration dans la période préœdipienne de la petite fille nous surprend comme, dans un autre domaine, la découverte de la civilisation minéo-mycénienne derrière celle des Grecs. – Tout ce qui touche au domaine de ce premier lien à la mère m’a paru difficile à saisir analytiquement, blanchi par les ans, semblable à une ombre à peine capable de revivre, comme s’il avait été soumis à un refoulement particulièrement inexorable. », S. FREUD, (1931), op. cit., p. 140.

[23] Ibid., p. 149.

[24] S. FREUD, (1931), op. cit., p. 140.

[25]Ibid., p. 144.

[26] Ibid., p. 157.

[27] Ibid., p. 139.

[28] S. FREUD, (1933), op. cit., p. 159.

[29] S. FREUD, (1931), op. cit., p. 140.

[30] S. FREUD, (1933), op. cit., p. 162.

[31] Ibid., p. 167.

[32] Ibid., p. 171.

[33] Ibid., p. 173 ; je souligne.

[34] S. FREUD, (1931), op. cit., p. 148 ; je souligne.

[35] M. ZAFIROPOULOS, La question féminine, de Freud à Lacan. La femme contre la mère, Paris, PUF, 2010.

[36] M. ZAFIROPOULOS, Séminaire du Cercle International d’Anthropologie Psychanalytique, séance du 12 février 2009.

[37] J. LACAN, (1955-1956), op. cit., p. 21.

[38] M. ZAFIROPOULOS, op. cit.

[39] J. LACAN, « Les complexes familiaux dans la formation de l’individu (1938) », Autres Écrits, Paris, Éditions du Seuil, 2001.

[40] Ibid.